defaut d'acces
Arnaud Dezoteux
#3 — 2 mai 2025
La place du Tertre met tout le monde de l’art d’accord : elle réunit les galeries avec les artistes de rues, de la peinture à la caricature. On y trouve autant de tour Eiffel miniatures que de bootlegs de Jeff Koons, impossible de distinguer la galerie d’art de la boutique de souvenirs. Les porte-clés à strass et les œuvres chromées ne mentent pas : on est bien à Paris, l’artifice nous ramène à la réalité. Clement Greenberg est en sueur, car ici le kitsch rayonne sur les ruines de l’avant-garde¹. La mythologie de Montmartre fait partie du quotidien d’Arnaud Dezoteux, qui vit à côté et se retrouve parfois avec sa caméra au milieu de ce parc d’attraction-musée géant, un heureux hasard calculé (et pas forcément joyeux). En scannant le décor, il nous offre une expérience immersive si efficace que les coulisses débordent, dégoulinent sur le réel à travers des dessins animés dégoûtants et plus vrais que nature.
Rien ne se passe. Quand la caméra anticipe et suit la trajectoire des animaux mal en point, le public est contraint de faire des choix : où regarder, qui regarder, quand baisser les yeux². Ici, c’est le décor qui insiste pour faire du eye contact : une caricature de Harry Potter, une toile couverte de pupilles photoréalistes, les caméras de surveillance sur lesquelles trône un pigeon dramatique, comme un signe de mauvais augure. Impossible de détourner le regard. Heureusement, il y a la musique et les paillettes. Comme des papillons de nuit, on est attiré par tout ce qui brille, et ici les insectes profitent aussi des lumières du Moulin Rouge. Le monde du petit donne accès au grandiose, à la surprise d’un microscopique concert a cappella, une flash mob spontanée qu’on aurait manqué sans la loupe de Dezoteux qui a capturé ce moment trop beau pour être vrai, une rêverie du microscope³ ⁴.
Aucun ange ne passe. Parmi les bavardages multilingues, le reggaeton trouve autant sa place qu’une reprise à l’accordéon d’Edith Piaf. Ici, la pollution sonore de l’espace urbain devient une composition millimétrée, comme un processus de recyclage raffiné, produit par l’artiste Celsian Langlois.
L’artiste refuse le cynisme et nous offre aussi des plaisirs simples, loin du consumérisme et du désir d’entertainment. Chacun y trouve son compte. Même la nuée de mouches apprécie les faux géraniums décoratifs des terrasses, aux côtés de la nature idéale sur l’étiquette d’une bouteille d’eau, comme un petit autel. Il y a des cathédrales partout...
La touriste tient à son souvenir comme le pèlerin à sa relique, la détective à sa preuve, le collectionneur à sa trouvaille. Le trésor de l’une peut être le déchet de l’autre. Ce qui est sûr, c’est qu’ici le déchet n’est pas le dégueu (on finit par s’attacher aux pigeons), ni le banal d’ailleurs, comme le prouvent les sculptures Kit Carresse et Caffè Opera.
Au mur, Kit Carresse est constituée d’une petite boîte transparente remplie de bouchons de stylos, un trésor familial appartenant à la grand-mère de l’artiste qui donne son nom au titre, dont l’orthographe rappelle une étiquette mal traduite. Le mapping et son graphisme évoquent les presses hydrauliques des déchetteries et de l’algorithme, et font diversion aux questions qu’on se pose face à l’objet (Pourquoi? Combien de lettres ou dessins pour autant de stylos? etc.). Dans le Caffè Opera version diorama, on retrouve un lieu culturel hybride comme
Dezoteux les aime, en mêlant musée immersif, Montmartre et l’Italie pour le prix d’un. Un mapping qui brille, un coup de peinture, et c’est reparti. La serviette, le déchet prend le statut de trouvaille, une relique du Sacré Cœur et d’un café sicilien.
La vitrine invite, protège, rappelle que l’on se trouve face à un objet de valeur, prêt à se faire désirer. Les chef-d’œuvres des galeries de la place du Tertre restent moins intéressantes que le reflet de la vie du quartier. La structure du Caffè Opera fait dos à la vitrine, presque pour se moquer, et les Pokémon qui ornent ses murs rient eux aussi car on ne peut pas les attraper. Dans Kit Carresse, la vitrine miniature expose un héritage trivial rendu précieux par le geste de le garder. Défaut d’accès propose une expérience de lèche vitrine qui questionne nos pulsions et sème la confusion quant à notre façon de faire sens de ce qui nous entoure. Rien n’est vraiment saisissable mais tout est gratuit, message reçu.
Flavia Vuagniaux
¹ « The precondition for kitsch...is the availability close at hand of a fully matured cultural tradition » (Clement Greenberg, Avant-Garde and Kitsch. 1961), (Abraham Moles, Le kitsch: L’art du bonheur. 1971)
² « First, I want to suggest the state of being suspended, a looking or listening so rapt that it is an exemption from ordinary conditions, that it becomes a suspended temporality, a hovering out of time...It implies the possibility of a fixation, of holding something in wonder or contemplation, in which the attentive subject is both immobile and ungrounded. » (Jonathan Crary, Suspensions of Perception: Attention, Spectacle, and Modern Culture. 1999)
³ « L’homme à la loupe prend le monde comme une nouveauté...Il est regard frais devant objet neuf. La loupe du botaniste, c’est l’enfance retrouvée. Elle redonne au botaniste le regard agrandissant de l’enfant. Avec elle, il rentre au jardin, dans le jardin où les enfants regardent grand » (Gaston Bachelard, La poétique de la rêverie. 1960)
⁴ « This is the daydream of the microscope: the daydream of life inside life, of significance multiplied infinitely within significance. » (Susan Stewart, On Longing: Narratives of the Miniature, the Gigantic, the Souvenir, the Collection, 1993)


